Au cours de l’intervalle douloureusement marqué par la guerre de Sécession et la Première Guerre mondiale, les États-Unis ont concrétisé une ambition territoriale transcontinentale dont les racines remontent au début du XIXe siècle. La réalisation de cette ambition ainsi que l’évolution des réalités économiques, politiques et sociales de l’époque ont façonné en profondeur un sentiment d’« américanité » qui se rattache (tout en s’en démarquant) aux années d’avant-guerre, et qui a donné naissance à l’identité nationale moderne. Plus au nord, les événements ayant conduit à la signature du pacte confédératif de 1867, l’intégration des territoires et des provinces dans un système fédéral et l’expansion vers l’ouest (facilitée, comme aux États-Unis, par le chemin de fer) ont également modifié les réalités économiques, politiques et sociales. Au Canada, l’évolution vers une identité nationale plus largement conçue a été marquée par des tensions régionales permanentes - notamment, entre les populations anglophone, francophone et métisse - et a connu son point culminant dans les images contrastées de la Première Guerre mondiale avec, d’un côté, les réactions violentes à la conscription opposant le Québec et les autres provinces et, de l’autre, la victoire des troupes canadiennes à la crête de Vimy. Dans les deux pays, le régionalisme, l’affirmation appuyée d’identités et de patrimoines culturels distincts dans des frontières nationales élargies, la mythologisation de l’histoire de même que la perception et le traitement des populations autochtones ont constitué le creuset dans lequel ces consciences nationales ont été forgées.
États-Unis
Aux États-Unis, l’expansion vers l’intérieur du continent nord-américain a trouvé sa justification dans le concept de « destinée manifeste », lequel préconisait à l’origine l’annexion du Texas et du territoire de l’Oregon ainsi que l’appropriation de territoires appartenant au Mexique, mais qui engloba aussi, à différents moments de l’histoire, le Canada, le Mexique lui-même, Cuba et l’Amérique centrale. L’expression « destinée manifeste » a été utilisée pour la première fois en 1845 par le journaliste John L. O’Sullivan dans le numéro de juillet-août de la revue United States Magazine and Democratic Review, dont il était rédacteur en chef. Son texte, intitulé justement « Annexation », recommandait d’annexer la république du Texas. Le 27 décembre de la même année, dans une chronique du New York Morning News, dont il était aussi rédacteur en chef, O’Sullivan étendit son argumentation au territoire de l’Oregon, dont les frontières faisaient l’objet d’un litige entre Américains et Britanniques. Il alla jusqu’à déclarer que les Américains devaient posséder tout le territoire et qu’ils en étaient justifiés « par le droit que nous confère notre destinée manifeste d’étendre notre souveraineté à tout ce continent que la Providence nous a donné dans le but de réaliser la grande mission de liberté et d’autonomie fédérale qui nous a été confiée. » O’Sullivan avait déjà esquissé ces arguments dans un article intitulé The Great Nation of Futurity, publié dans le numéro de novembre 1839 de Democratic Review. Il y affirmait que, par la diversité de ses citoyens et la grandeur des libertés démocratiques et des vertus morales enchâssées dans son système de gouvernement, le peuple américain était destiné, par la grâce de Dieu, à établir dans l’hémisphère nord une « union de nombreuses républiques ». Si le concept d’« exceptionnalisme américain » remonte aux écrivains et prédicateurs de Nouvelle-Angleterre du XVIIe siècle, ses implications territoriales sont un phénomène du XIXe siècle, O’Sullivan ayant tout simplement exprimé des ambitions déjà évoquées en 1811 par John Quincy Adams. Dans sa correspondance avec son père, Adams parle en effet de la mission que cette même Providence a confiée aux États-Unis de créer en Amérique du Nord une seule nation parlant la même langue et partageant les mêmes coutumes, la même culture et le même système politique dans une union unique. En 1819, Adams, qui était alors secrétaire d’État, avait agrandi le territoire américain par les armes et par d’intransigeantes négociations afin d’y inclure la Floride et des territoires allant jusqu’au Pacifique. Il n’était d’ailleurs pas le seul à avoir cette vision des choses. Dès 1805, Thomas Jefferson avait évoqué une annexion probable du Canada. L’attitude des Américains envers le Canada était certes inspirée en partie par des perspectives financières lucratives, mais elle reposait avant tout sur une profonde méfiance envers la Grande-Bretagne et sur l’expérience de deux guerres menées contre elle.
L’expansion américaine vers l’ouest fut marquée par l’occupation et la mise en culture de territoires d’hommes libres et d’esclaves ainsi que de nouveaux États et, après la guerre de Sécession, par le déplacement d’un nombre considérable de pionniers - citoyens américains et immigrants - vers des terres arpentées où ils pouvaient refaire leur vie dans des propriétés bien délimitées et exploiter les richesses minérales, depuis Virginia City (Nevada) jusqu’au Klondike. La presse encouragea ces phénomèmes, comme le firent aussi certaines publicités du gouvernement et des compagnies de chemin de fer ainsi que des brochures promotionnelles du secteur privé présentant des images inspirantes de terres à blé fertiles et de possibilités d’établissement. De même, les photographies de merveilles naturelles dans les territoires nouvellement arpentés de l’Ouest menèrent, en 1872, à la création du parc national Yellowstone - le premier du genre aux États-Unis - et donnèrent naisance à un mouvement de conservation qui connut son apogée à l’aube du XXe siècle sous la présidence de Theodore Roosevelt. Le Canada en fit autant en créant le parc national Banff en 1885. Dès la fin du XIXe siècle, les compagnies de chemin de fer, de part et d’autre de la frontière, firent la promotion des voyages et du tourisme en organisant des campagnes de publicité, en exposant des peintures - et en vendant à prix abordable des photographies - représentant des paysages et des chaînes de montagnes grandioses.
Canada
Le Canada n’a pas connu de phénomène semblable à celui de la « destinée manifeste ». Pourtant, l’histoire de la Confédération canadienne, son expansion vers l’ouest et l’unification déterminante des provinces grâce au chemin de fer du Canadien Pacifique ne peuvent être comprises sans tenir compte du voisin américain. La relation symbiotique du Canada avec les États-Unis a influencé son développement et l’évolution de son identité nationale, malgré des divisions internes sourdes - et parfois explosives - entre les communautés anglaise, française et métisse. Indépendamment des discours prononcés au Congrès et des articles publiés dans la presse américaine pressant les États-Unis, à différents moments au cours du siècle, d’intégrer le voisin canadien dans l’Union, ce sont des événements précis survenus au sud de la frontière qui ont motivé l’unification du Canada. La neutralité crispée du Canada lors de la guerre de Sécession - position que les Américains considérèrent comme un parti pris en faveur du Sud sécessionniste (telle était d’ailleurs l’attitude adoptée par la Grande-Bretagne) -, a souvent mis en péril les relations commerciales entre les deux pays, et des incidents transfrontaliers (ainsi que, plus tard, les raids des Fenians) animèrent les négociations sur l’unification tenues à Québec en 1864, puis les réunions qui menèrent au pacte confédératif de 1867. L’obsession des Américains de fermer aux Britanniques tout accès aux ports nord-américains - hantise partagée par la Russie, ce qui facilita l’achat de l’Alaska en 1867 -, atténuée par l’offre d’Ottawa de construire un chemin de fer transcontinental (un chantier qui sera finalement financé et dirigé en partie par les Américains), a également joué un rôle en encourageant la Colombie-Britannique, de plus en plus isolée, à intégrer la Confédération en 1871. L’offre agressive que les États-Unis firent à la Compagnie de la Baie d’Hudson, dans la foulée de l’achat de l’Alaska, pour acquérir la Terre de Rupert - un territoire représentant le quart du continent nord-américain - ne fut refusée (à contrecœur) par la Compagnie que sous la pression de la Grande-Bretagne et du Canada. Ce dernier acquit plus tard l’immense territoire pour la modique somme d’un million et demi de dollars. Cet achat, effectué sans avoir consulté les populations autochtone et métisse, sera en partie à l’origine de la Rébellion de la rivière Rouge. Une campagne de publicité destinée à attirer des immigrants dans les provinces de l’Ouest fut lancée par le Canada dans les années 1880, en concurrence avec une campagne du même genre menée par les États-Unis. Ce programme, dont les brochures et les affiches visaient avant tout la Grande-Bretagne, fut étendu à l’Europe continentale dès la fin du siècle, sous le gouvernement de Wilfrid Laurier, qui voyait dans le mélange des nationalités un moyen d’apaiser les tensions culturelles entre le Québec et les autres provinces.
Le cheminement de l’idée de nation au Canada et aux États-Unis par la peinture et la photographie de paysage
La présente exposition a pour but d’examiner et de comparer le cheminement de l’idée de nation au Canada et aux États-Unis, tel qu’illustré par la peinture et la photographie de paysage. L’examen et la comparaison de quelque deux cents œuvres - les intentions qui ont sous-tendu leur réalisation, leurs thèmes ainsi que leurs structures compositionnelles et leurs styles distinctifs mais complémentaires - peuvent révéler beaucoup de choses sur les deux pays. La vision du paysage nord-américain considéré comme l’expression d’une alliance avec Dieu, proposée par l’Hudson River School à partir des années 1840, entra en résonance avec l’appel à l’expansion vers l’ouest et vers l’extérieur. Au cours des décennies suivantes, cette vision du paysage trouva des expressions stylistiques différentes - certaines remplies de ferveur missionnaire. On proclama ainsi que le paysage américain permettait à la fois la révélation de soi et l’accomplissement d’une destinée nationale, dans laquelle les populations autochtones mythologisées ne jouaient aucun rôle ou n’avaient qu’un rôle accessoire, quand elles n’étaient pas considérées comme des obstacles.
Durant ces années, nombre d’artistes canadiens se tinrent au courant des mouvements stylistiques et des grands événements culturels américains et furent profondément influencés par eux. L’impact des œuvres de l’Hudson River School, les visites marquantes d’artistes américains comme Robert S. Duncanson, l’Armory Show de New York en 1913 et, la même année, l’Exhibition of Contemporary Scandinavian Art de Buffalo, ainsi que le commerce de l’art à Boston et New York marquèrent l’histoire de la peinture au Canada. En photographie, l’évolution de l’esthétique et les sujets choisis par les artistes américains, depuis les images documentaires prises lors de l’arpentage de l’Ouest après la guerre de Sécession, trouvèrent plus tard un écho chez les photographes canadiens travaillant pour le compte du Canadien Pacifique, tandis que les progrès techniques réalisés par George Eastman élargirent les possibilités des photographes des deux pays. Au même moment, le milieu de la photographie indépendante était très actif au Canada, notamment au studio de William Notman et de ses successeurs. Les peintres canadiens se distinguèrent par une approche plus intime et moins monumentale du paysage, aussi bien esthétiquement que littéralement. Ils peignaient en général des toiles beaucoup plus petites et ne partageaient pas le goût des Américains pour les cycloramas et les formats gigantesques. Leur rapport à la nature était également différent. En outre, Montréal ayant été le centre de l’activité artistique au Canada durant la seconde moitié du du XIXe siècle, il y avait dans la métropole une ouverture marquée aux tendances de l’Europe continentale.
La période de 1860 à 1918 a été retenue précisément parce qu’elle englobe l’expérience angoissante et transformatrice de la guerre de Sécession - un carnage qui a fait plus de six cent mille morts - ainsi que les changements politiques et sociaux que ce conflit a engendrés aux États-Unis ; le pacte confédératif et l’émergence au Canada d’une communauté plus importante et évoluée de peintres et de photographes ; et, dans les deux pays, la dynamique énergique de l’expansion vers l’ouest jusqu’au Pacifique et de la réalisation des ambitions transcontinentales. On examinera aussi comment les mythes identitaires nationaux ainsi que les représentations diverses et malheureuses que les deux pays ont faites des populations et des patrimoines autochtones ont été évacués de ces ambitions concrètes et de ces mythes idéalisés. On se penchera enfin sur la façon dont les développements stylistiques ultérieurs ont relayé ces ambitions et ces mythes à travers le paysage, les innovations spectaculaires des deux premières décennies du XXe siècle marquant à cet égard un point culminant.
[…] Le titre Grandeur nature exprime les dimensions territoriales, sociales, politiques et psychologiques de l’iconographie du paysage dans les deux pays. Chose remarquable, il s’agit de la première exposition axée sur une exploration et une analyse de ce sujet fondamental et visuellement magnifique, mettant en parallèle le Canada et les États-Unis durant la seconde moitié du XIXe siècle et les premières décennies du siècle suivant. […]
Extraits de la préface du catalogue de l’exposition
par Hilliard T. Goldfarb
Conservateur en chef adjoint et conservateur des anciens maîtres, Musée des beaux-arts de Montréal
Commissaire général de l’exposition